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La chronique littéraire de Frédéric Thiriez : "Les corps hostiles", de Stéphanie Polack

Parue sur Le nouvel Économiste


Le corps et la raison

Une femme de quarante ans, libre et forte, est aimantée par le corps d’un bellâtre bodybuildé et cocaïné

 







En toute subjectivité, par Frédéric Thiriez

 




 












Parenthèse enchantée – ou endiablée – dans la vie réglée d’une femme de quarante ans, le troisième roman de Stéphanie Polack nous interpelle sur la masculinité et la féminité d’aujourd’hui, entre contradictions et confrontations.

 

Maude, musicienne et parolière à la mode, s’épanouit auprès de son compagnon Franck, réalisateur de documentaires et écologiste engagé, jusqu’à ce qu’elle accepte de travailler sur un album avec Loïc, un chanteur pop qui n’a pourtant rien pour lui plaire : beau gosse bodybuildé, accro à la cocaïne, gros consommateur de bimbos, condamné à de la prison dans l’affaire des quotas carbone… Pourquoi est-elle attirée comme un aimant ? “J’ai longtemps cherché une réponse en lui : son corps, son énergie, son rire. Ils étaient là et bien réels. Ils me faisaient de l’effet – un effet honteux. Mais la réponse, si elle existe, réside en moi (…) J’ai toujours eu l’impression d’être une espèce de mauvaise herbe, de plante tenace prospérant au cœur de milieux plus civilisés qu’elle.”

 

Crise de la masculinité, mutation de la féminité

Les deux s’isolent pour écrire les chansons du futur album. “Je me suis retrouvée obsédée par son corps hybride et animal, et cette obsession a réveillé en moi l’envie de me laisser faire.” Mais Loïc se révèle incapable d’aller au-delà du simple geste tendre : “Il se disait que cette nana n’était pas conçue pour la baise. Pas avec lui en tout cas. Elle était trop dimensionnée pour ne pas l’amener, l’obliger à perdre ses moyens ou sa trique. À vrai dire, Loïc ne la voyait pas se faire prendre, retourner, la simple idée de se la représenter commettre un truc pareil lui semblait au mieux incongru (…) Maude n’était pas d’une beauté agréée pour le cul, quand bien même lui ferait-elle de l’effet. Il finirait par débander. Il le savait.” Non, le truc de Loïc, c’étaient plutôt les filles faciles convoquées sur les réseaux : “Oui, pour se convaincre qu’il demeurait malgré tout un mec, un vrai, il ne lui restait parfois guère que sa queue pour le rassurer. Il convoquait les meufs comme on télécharge une appli, tournait sur deux-trois régulières à qui il montait bobards sur bobards les faisant tenir aux promesses, aux leurres, pour mieux pouvoir traquer de nouvelles recrues sur Instagram”.

 

Avec élégance et lucidité, Stéphanie Polack dépeint la crise de la masculinité, tout autant que la mutation douloureuse de la féminité. Lui : “Je me suis piégé dans une alternative de merde : ou bien je me sens minable – et dans ce cas je me défonce à la coke et au Xanax – ou fort, et dans ce cas je bande comme un buffle pour des femmes qu’au fond je méprise et à qui je mens tout en me disant qu’à terme j’épouserai l’une d’entre elles”. Elle : “De quoi se rendait-elle dépendante en tombant amoureuse, en se laissant posséder non par Loïc, bien sûr, mais à travers lui par quelque chose, en elle, de sa propre nature ? (…) Dès qu’il l’approchait, dès qu’il posait la main sur Maude, il la rendait à cette fille qu’elle était encore – en plus d’être une femme plutôt solide et fiable –, cette fille blessée, apeurée, et qui voulait qu’on la rassure et qu’on la serre, qu’on la prenne, l’accapare, qu’on la retienne et la malmène avec prévenance…”. Elle encore : “J’étais ‘trop’. Combien de fois l’aurai-je entendu ? Je connaissais la musique par cœur, Loïc l’entonnait à son tour : trop véhémente, trop cérébrale, trop masculine. Et par ailleurs trop fébrile, trop bordélique, trop violente, trop tendre – je me l’étais là encore entendu dire –”.

 

Écriture libérée

Que pouvait-il sortir d’une telle aventure, en dehors d’un album de chansons ? Je laisserai au lecteur le soin de le découvrir, même s’il a déjà sa petite idée…

 

La prose de Stéphanie Polack séduit par sa puissance, sa sincérité toujours, sa crudité parfois, ses doutes et sa finesse d’analyse. Élégance, ou figure de style, elle alterne le récit à la première personne, à la façon d’un journal intime, et à la troisième personne, comme s’il fallait un regard extérieur pour objectiver les choses : “Il va falloir se dédoubler, trouver la force de se raconter en s’observant aussi de l’extérieur”. Il en résulte un récit troublant et envoûtant. On dit que la parole des femmes s’est libérée. Leur écriture aussi, et on en redemande !



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