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La chronique littéraire de Frédéric Thiriez : "Le barman du Ritz", de Philippe Collin

Chronique parue sur le site Le nouvel Économiste



Roman historique

Paris sous l’occupation : le romancier au service de l’Histoire

 

 



En toute subjectivité, par Frédéric Thiriez

 



 















Le bar du Ritz, c’est the place to be dans le Paris de l’avant-guerre. On peut y côtoyer artistes et intellectuels, comme Hemingway, Scott Fitzgerald, Sacha Guitry, Coco Chanel, Arletty, Serge Lifar, Cocteau… Derrière le bar, un maître réputé du cocktail, fils d’ouvrier autrichien, formé aux États-Unis, Frank Meier, un pilier du Ritz avec ses vingt et un ans de maison. Le microcosme parisien le considère comme un ami et il connaît les goûts de chacun de ses clients. Mais ce 13 juin 1940, la clientèle élégante a déserté : demain, les troupes allemandes entreront dans Paris. “La France s’est dissoute comme un morceau de sucre dans un verre d’absinthe.” Pourtant, l’hôtel Ritz reste ouvert. C’est la volonté de Marie-Louise Ritz, la veuve de César Ritz, qui mène son monde d’une main de fer. Frank Meier, le barman du Saint des Saints, est à son poste, malgré sa peur. Non seulement il a combattu les Allemands dans la Légion étrangère pendant la Première guerre, mais il est juif… Son jeune apprenti italien, Luciano, qu’il a sauvé de la misère, l’est aussi.

 

Le 14 juin, tous les palaces parisiens sont réquisitionnés par la Wehrmacht. Le Ritz abrite une centaine d’officiers supérieurs allemands, ainsi que le gouverneur militaire de Paris. Göring s’est même installé dans la suite impériale autrefois réservée à Churchill. Au dîner, on peut croiser Pierre Laval, l’amiral Darlan, Jean Borotra, le mousquetaire. Frank Meier est tout à sa tâche, dans l’espoir de n’être pas découvert et la crainte que son jeune apprenti le soit. Et les jours passent. Il y en aura 1 153 précisément jusqu’à la libération de Paris.

 

 

Huis clos des années sombres

Le roman de Philippe Colin, qui met en scène des personnages réels, est un huis clos qui nous fait vivre avec angoisse ces années sombres de l’histoire de France, vécues depuis cet observatoire inattendu qu’est le Ritz : “Dans cette guerre qui s’appelle maintenant paix, Frank Meier se sent ballotté entre deux mondes qui coexistent et ne se croisent jamais : le monde du dedans, celui du Ritz, avec son faste, son confort et ses carnassiers, et le monde du dehors, celui de la faim, du froid et de l’humiliation”.

 

L’étau se resserre : le statut des juifs, les premières rafles, le port de l’étoile jaune, la rafle du Vel’d’Hiv. Frank, qui se meurt d’amour en secret pour Blanche Auzello, l’épouse américaine du directeur, a réussi à lui procurer de nouveaux papiers effaçant ses origines juives mais tremble pour elle jour et nuit. La belle et dépressive Blanche, qui s’est liée d’amitié avec Lily Kharmayeff, l’ex-danseuse russe “aventurière de la nuit”, est arrêtée par la Gestapo. Elle a abrité chez elle un aviateur anglais. “Tu l’as fait exprès, Blanche”, écrit Frank Meier dans son journal. “Je sais qu’au fond tu l’as fait exprès. Tu t’es jetée dans la gueule du loup. C’est un suicide, Blanche… Car tu préfères l’enfer à ce qu’était devenue ta vie, nos vies. Et tu n’as que faire de ceux qui t’aiment et qui suffoquent de ton absence. Tu n’as que faire de nos angoisses car tu nous méprises. Et tu as raison… Moi, tous les jours, je m’habille et je me rase, tous les jours je joue la comédie pendant que tu hurles de douleur. Blanche, tu as raison de me mépriser, je suis si méprisable.”

 

L’écho du fracas des armes dans le monde se fait entendre place Vendôme avec l’entrée en guerre des États- Unis et l’enlisement de l’armée allemande en Russie, tandis qu’à Paris les denrées viennent à manquer et qu’en même temps, on joue ‘Les Femmes Savantes’ à la Comédie Française… “Le Ritz affiche complet tous les soirs ou presque. Bien au chaud, on boit, on rit, on trinque, on virevolte.” On surnomme l’hôtel “le bunker du glamour”. Tandis que la patronne se croit obligée d’organiser un grand cocktail pour les hiérarques SS le 15 mai 1943, le patron du bar fait s’enfuir en Espagne son jeune apprenti qui a été dénoncé comme juif. En mars 1944, Frank Meier entend parler d’un complot allemand contre Hitler et d’un possible débarquement des alliés en France. À l’annonce du débarquement en Normandie, Marie-Louise Ritz se demande avec angoisse si l’hôtel sera confisqué par les alliés, ou par les Forces françaises de l'intérieur. Elle fait brûler les archives et ordonne que tout soit préparé pour accueillir au mieux les Américains. Mais ce sont les SS qui débarquent à l’hôtel après l’échec de la conspiration contre Hitler, car le Ritz était en réalité le point de ralliement des officiers conjurés, avec l’appui du directeur… Deux mois plus tard, les alliés entrent dans Paris, Blanche est relâchée, Sacha Guitry arrêté et les cloches des églises résonnent dans la capitale… “Fallait-il que j’emprunte ce sentier escarpé au milieu des collabos et des huiles de la Wehrmacht pour apaiser mes luttes

intérieures ?” s’interroge Meier dans son journal. “Le luxe m’a sans doute isolé. Isolé et aveuglé sur la réalité dégueulasse de cette guerre… C’est à moi seul que je dois en vouloir. Les vainqueurs auront-ils à leur tour une forme d’indulgence pour l’aveugle que j’ai été ?”

 

 

Personnalité complexe et ambivalence

Frank Meier sera arrêté par la police française en août 1944, interrogé par un comité d’épuration et finalement libéré. Blanche Auzello, brisée par la torture infligée par la Gestapo, connaîtra vingt plus tard une fin tragique : son mari Claude la tuera d’un coup de revolver avant de retourner l’arme contre lui. Marie- Louise Ritz ne sera pas inquiétée.

 

Voilà un roman historique original, non seulement par la personnalité complexe de son héros et l’originalité du lieu de l’action, le mythique Ritz, mais aussi par l’accent mis sur l’ambivalence des êtres, le refus du manichéisme et la prudence, voire la bienveillance du jugement a posteriori.

 

 

 

 

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