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La chronique littéraire de Frédéric Thiriez : "La Louisiane", de Julia Malye

Parue dans Le Nouvel Économiste


Roman historique

L’incroyable aventure de ces jeunes filles déportées en 1720 pour aller peupler la Louisiane française

 





En toute subjectivité, par Frédéric Thiriez

 







 











Immense territoire allant du Canada au golfe du Mexique, la Louisiane française couvrait au XVIIIe siècle une superficie de plus de 2 millions de km2, quatre fois la France actuelle. Au nord, la Haute-Louisiane, ou Pays des Illinois, était couverte de forêts ; au sud, la Basse-Louisiane, autour du golfe du Mexique, se prêtait à la culture du riz, du tabac et de l’indigo. L’ensemble était drainé du nord au sud par le fleuve Mississippi, jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Louis XIV en avait pris possession en 1682 et la Compagnie de la Louisiane, à laquelle succédera la Compagnie des Indes Occidentales, avait le monopole de son exploitation. L’économie de plantation allait de pair avec l’esclavage et l’application du “Code noir”. En revanche, les relations entre les colons français et les Amérindiens étaient, sauf exception, plutôt pacifiques, ces derniers étant considérés comme des sujets du roi (à condition d’être baptisés !).

 

Cependant, la Compagnie réalisa rapidement que pour réussir la colonisation, il fallait des épouses aux colons… D’où l’entreprise, glaçante pour le moins, de déporter en Amérique du Nord des centaines de jeunes filles en vue de les marier en Louisiane à qui voudrait. 

Les opérations commencèrent en 1704 et se poursuivirent au moins jusqu’en 1720, date à laquelle débute le roman de Julia Malye, un roman bâti sur de solides recherches historiques et fort bien documenté.

 

“Le gouverneur a précisé qu’il voulait “des femmes fertiles, compétentes, discrètes” et “dans une certaine mesure volontaires”, de sorte qu’il “ne sera pas nécessaire de les enchaîner pendant le voyage comme les femmes précédentes”

 

À la Salpêtrière, qui abrite des centaines d’orphelines ou de détenues, sœur Marguerite est chargée de dresser la liste des “candidates” au départ. L’année passée, la tâche avait été facile : elle avait inscrit les 209 noms de celles dont elle voulait se débarrasser, “des empoisonneuses, des libertines, des rebelles ou des sorcières”.

Mais cette année, le gouverneur, qui réclame 90 futures mères, a précisé qu’il voulait “des femmes fertiles, compétentes, discrètes” et “dans une certaine mesure volontaires”, de sorte qu’il “ne sera pas nécessaire de les enchaîner pendant le voyage comme les femmes précédentes”. Sœur Marguerite parvient avec peine à dresser sa liste, sur laquelle figurent les trois figures du roman, Geneviève, Pétronille et Charlotte.

 

 

Trois voix de déportées

Geneviève, dix-huit ans, blanchisseuse, arrêtée il y a deux mois comme “avorteuse”, mais “la Salpêtrière peut transformer une faiseuse d’anges en une mère dévouée”. Pétronille, fille de bonne famille, considérée comme “simplette”, dont les parents se sont débarrassés en l’envoyant à la Salpêtrière. Enfin Charlotte, douze ans, orpheline, qui veut absolument partir en Louisiane car son amie Étiennette est sur la liste. Ce sont ces trois voix qui, tour à tour, nous racontent l’histoire de ces déportées de la colonisation sur une période de quinze ans. Le voyage en charrette jusqu’à Lorient, qui prend quatre semaines ; les interrogations sur la traversée en bateau et sur ce qui les attend là-bas ; l’embarquement sur le trois-mâts “La Baleine”, qui les enferme dans l’entrepont ; l’escale à Saint-Domingue au cours de laquelle le bateau est attaqué par des pirates ; le cri tant attendu “Terre ! Terre !” et le débarquement en pirogue :

 

“Elles attendent ce moment depuis des mois et maintenant qu’elles sont là, elles se sentent indécises, mal à l’aise, un peu tristes. Que leur reste-t-il à espérer une fois le voyage terminé ?”

 

Elles n’auront pas le temps de réfléchir. Mariées à la hâte à des hommes qu’elles n’ont évidemment jamais vus, les trois jeunes femmes seront dispersées dans la colonie mais n’auront qu’un seul but : se retrouver. Geneviève aura cinq enfants et trois maris, dont le dernier la battait. Pétronille, après la mort de son premier mari, tué par les indiens Natchez, viendra habiter avec Geneviève à la Nouvelle-Orléans. Charlotte, mariée à un pilote, subira deux fausses couches et ne réussira jamais à avoir d’enfant. À la mort de son mari, elle entrera au couvent des ursulines, où Geneviève lui apprendra à lire et à écrire. Le roman, qui nous fait vivre le quotidien des trois jeunes femmes, est riche en péripéties, parmi lesquelles l’attaque historique des indiens Natchez contre les colons en 1730, le sacrifice d’une jeune indienne permettant à Pétronille et ses enfants d’échapper au massacre, et la vengeance des Français.



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