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La chronique littéraire de Frédéric Thiriez : "La fileuse de verre", de Tracy Chevalier

Parue sur le site Le nouvel Économiste


Roman historique

L’histoire de Venise à travers celle d’une famille de verriers de Murano



 

 

En toute subjectivité,

par Frédéric Thiriez


 

 


 

 















“La Cité des Eaux possède sa propre horloge. Venise et ses îles voisines ont toujours paru figées dans le temps – et peut-être le sont-elles.” Aussi, par la magie de cet artifice poétique, le nouveau roman de Tracy Chevalier s’autorise-t-il à nous raconter l’histoire d’une famille de verriers de Murano, entre 1486 et 2019, sans que son héroïne, la belle et courageuse Orsola, vieillisse plus que de quelques années…

 

Un métier d’homme

Au XVe siècle, la Sérénissime, qui règne sur le commerce en Europe, est à l’apogée de sa puissance. À une demi-heure de gondole, on peut prendre pied sur la petite île de Murano, le sanctuaire des verriers, où les ateliers dirigés de père en fils gardent jalousement les secrets de fabrication du verre. Orsola Rosso, alors âgée de neuf ans, vit ici avec ses parents et ses frères. Les hommes y façonnent lustres, coupes, vases et assiettes qu’ils livrent ensuite à des marchands vénitiens, lesquels les expédieront dans les grandes capitales européennes. Les femmes, qui n’ont pas le droit de s’approcher du four, s’occupent des petits, du ménage et de la cuisine.

 

Mais au décès du père, les affaires, confiées à l’un des fils, s’effondrent. Orsola, qui a alors 17 ans, faisant fi de sa condition féminine, va demander conseil à la seule femme à exercer le métier, Maria Barovier, un personnage qui a bien existé et dont les descendants travaillent encore le verre à Murano aujourd’hui. La ‘maestra’, qui s’est prise d’affection pour Orsola, la convainc qu’il faut diversifier la production de l’atelier familial et l’initie à la fabrication des perles de verre. Celles-ci “n’empêchent pas de faire le reste. Elles sont anodines, et c’est pour ça que les femmes peuvent les fabriquer. Aucun homme ne se sentira menacé parce que tu fabriques des perles”.

 

C’est à cette même époque qu’Orsola fait la connaissance d’Antonio, un jeune vénitien “aux boucles dorées”, fils de pêcheur, qui a été embauché à l’atelier.

 

 

De la peste au carnaval

Un saut dans le temps et nous sommes en 1574 : “Dans ce lieu magique où le temps s’écoule différemment, Orsola et ses proches n’ont pas vieilli. Elle a dix-huit ans”. Cet automne, une rumeur insistante court dans Venise. Il y a une maladie, des morts. On n’ose prononcer le mot : la peste. Bientôt, des maisons sont condamnées, des quartiers entiers confinés, des malades déportés dans l’île voisine de Lazzaretto Vecchio. Pendant les deux mois de la quarantaine, Antonio se chargera du ravitaillement de la maisonnée, échangeant les perles fabriquées par Orsola contre des vivres. Lorsque l’épidémie cessera, la peste aura tué le tiers de la population de Venise.

  

Orsola et Antonio peuvent alors enfin laisser libre cours à leur amour. Mais les plans de la famille étaient différents : on voulait qu’Orsola épouse Stéfano, un artisan confirmé dont on craignait qu’il ne quitte l’atelier Rosso. Mais Orsola ne cessera jamais de penser à Antonio.

 

L’horloge du temps s’arrête ensuite en 1633, où “le règne de Venise en tant que capitale marchande est bel et bien révolu” mais “les artisans de l’île du verre sont toujours reconnus comme les meilleurs verriers du monde”. Cent vingt-deux ans plus tard, Orsola et ses proches n’ont que huit ans de plus. La jeune femme a 29 ans, “mais elle n’a aucune idée de l’âge qu’a aujourd’hui celui qui compte le plus pour elle”. Venise est surtout connue pour ses fêtes, ses jeux d’argent, son carnaval et il y a moins de travail pour les verriers, d’autant que beaucoup de capitales européennes ont créé leurs propres ateliers. Orsola a fini par se marier avec Stefano, non par amour mais pour assurer l’avenir de l’entreprise.

 

 

Une initiation à Venise

Le roman déroule ainsi la vie des Rosso, les mutations de la Cité des Eaux et les bouleversements en Europe : le siècle des Lumières, la révolution française, l’occupation de Venise par Bonaparte puis par les Autrichiens, l’unification de l’Italie, les guerres mondiales, sans oublier, à la fin de l’histoire, la Covid ! L’autrice s’amuse en faisant intervenir des personnages bien réels, comme Casanova le magnifique, qui passa une commande somptueuse à l’atelier Rosso mais ne l’honora jamais, ou Joséphine de Beauharnais, pour qui Orsola fabriqua un magnifique collier de perles dans l’espoir qu’elle convainque Bonaparte de préserver l’indépendance de la République de Venise, en vain…

 

À   la fin de l’histoire, Orsola a 70 ans mais en a vécu 539… Tracy Chevalier nous offre un beau voyage dans le temps, une histoire d’amour émouvante et nous fait découvrir les mystères du travail du verre. Mais son roman est surtout une initiation à Venise. On se promène avec Orsola dans les ruelles et les campi inconnus,

les échoppes sombres, les canaux mystérieux, les palais somptueux. Au fond, un ouvrage indispensable à toute personne qui s’apprête à visiter la Cité des Eaux.

 


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