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La chronique littéraire de Frédéric Thiriez : "L'origine des larmes", de Jean-Paul Dubois

Chronique parue sur Le nouvel Économiste


Tuer le père

La haine du père suffit-elle pour survivre ?

 


En toute subjectivité, par Frédéric Thiriez

 



 
















Toulouse, mars 2031. Après des années de sécheresse, il pleut pratiquement sans discontinuer depuis deux ans. Paul attend tranquillement chez lui la police en observant le déluge par la fenêtre. Qu’a-t-il fait ? Il a tiré deux balles dans la tête de son père honni. “On se fait tout un monde de ce que je vais maintenant raconter. Mais non. Les choses se font naturellement, presque paisiblement, elles s’enchaînent dans une quiétude mentale alimentée par une haine sereine, une sauvagerie légitime couvée depuis l’enfance.”

 

Mais soyons précis : le père de Paul, 82 ans, était mort depuis quinze jours lorsque, à la morgue, son fils lui a logé deux balles dans le crâne. C’est ce qu’il va devoir expliquer au jeune inspecteur de police arrivé pour l’entendre. “C’est sans doute la première fois de sa vie qu’il a à prendre une déposition de cette nature.”

Paul raconte la déchirure originelle : sa mère Marta, enceinte de deux garçons, est morte en couches, son petit frère aussi. “Chacun de mes anniversaires commémore la mort de Marta et de mon frère. L’origine des larmes se trouve là, au fond du ventre de ma mère. Ce ventre dont je n’aurais jamais dû sortir. Ce ventre qui aurait dû m’ensevelir au côté de mon frère.” Le père, Thomas Lanski, dînait en ville ce soir-là. Il n’apprendra la nouvelle que le lendemain et, après avoir confié Paul à un parent, partira pour deux semaines de vacances en Italie. Paul ne saura jamais où était enterrée sa mère, ni même à quoi elle ressemblait, son père ayant détruit tout souvenir d’elle. Quant à son petit frère, il a rejoint les “déchets hospitaliers”.

 

 

“Atteinte à l’intégrité d’un cadavre”

Mais qui était donc ce Lanski ? Un homme d’affaires véreux, vendant en Afrique de “l’acier suédois” fabriqué en réalité en Tchécoslovaquie, exportant vers l’Europe du Sud des médicaments périmés, donnant dans le trafic d’animaux, frôlant à plusieurs reprises la prison et vivant en réalité grâce aux largesses de sa seconde épouse Rebecca, prête à tout pour lui. Jusqu’au jour où, se sentant cerné par les enquêteurs, il rentra chez lui, boucla sa valise et quitta la maison sans même dire un mot à sa femme et à son fils. Ce dernier apprendra plus tard qu’il s’était enfui à Montréal. C’est là qu’il a été emporté par un AVC, Paul ayant ensuite rapatrié son corps en France.

 

Lanski étant déjà mort lorsque Paul a tiré les coups de feu, la qualification de meurtre est exclue. Il y a seulement “atteinte à l’intégrité d’un cadavre”, infraction punie d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. Le procureur lui propose, plutôt qu’un procès classique, une procédure de “plaider coupable” : il suffit que le parquet et le prévenu se mettent d’accord sur une peine et le juge entérinera cet accord. Le procureur propose un an de prison avec sursis, assorti d’un contrôle judiciaire et d’une obligation de soins pendant un an. Paul accepte et l’accord est homologué par le juge.

 

Pourquoi suis-je en vie ?

Ce sont les douze séances, une par mois, avec le psychiatre, le Dr Guzman, qui permettent au lecteur d’entrer dans le dédale de l’histoire, de la personnalité et du questionnement de Paul depuis sa naissance, il y a cinquante et un an : pourquoi suis-je en vie ? “Il s’en est fallu d’un rien, ce jour-là, pour que je bascule moi aussi dans le trou qui a englouti ma mère et mon frère. Leur présence, leur chaleur, leur contact me manquent. Pour moi, ils étaient tout et je les ai perdus.”

 

 

Rebecca ? “Elle fut ma mère. La seule qui m’ait aimé, élevé, qui m’ait rassuré la nuit, qui m’ait lavé, soigné, éduqué, qui m’ait vu grandir, qui se soit interposée entre moi et la brute… Lanski, du début à la fin, le lui fit payer très cher.” Mais Rebecca, atteinte d’une maladie à prions, se laissa progressivement aller dès qu’elle eut la certitude que son mari ne reviendrait pas. “Grâce aux nouvelles dispositions de la loi sur le droit de mourir dans la dignité, sa main dans la mienne, ma mère s’en alla grâce à un mélange de bromure de pancurorium et de pentobarbital.” Paul se retrouve totalement seul : “Je traverse l’existence dans mon étui, confiné dans un état quasi virginal. Je n’ai pas eu de relation charnelle depuis une trentaine d’années, et pas davantage de lien sentimental. C’est une situation que l’on peut qualifier de problématique mais aussi d’infiniment reposante.”

 

 

Le trou noir de la haine

Lanski ? Toute sa vie, cet odieux personnage a martyrisé son entourage, Marta, Rebecca, son frère Jules et bien sûr son fils Paul. Petit, il l’a obligé à jeter à la poubelle tous ses jouets d’enfant. Il lui a fait croire, par pure cruauté, qu’il était le petit-fils de Dag Hammarskjöld, l’ancien secrétaire général des Nations unies, avant que Paul enquête et découvre le mensonge. Aujourd’hui, étendu sur le lit de Rebecca, il se dit : “C’est là que j’aurais dû tuer ce type. Durant son sommeil. Lui fracasser quelque chose sur la tête et cogner autant de fois qu’il le faudrait. Pour libérer ma mère, lui rendre le goût de la vie.”

 

Dépourvu de famille et d’amis, Paul pose des questions philosophiques à son logiciel d’IA (“Pourquoi n’y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? ”) et parle longuement à un petit chien qui l’a suivi à Hendaye. Se sortira-t-il du trou noir à l’issue des douze séances avec le Dr Guzman ? Celui-ci le croit : “Paul, comprenez bien que tout ce qui vous est arrivé n’existe plus à partir de cet instant. Libre de toute contrainte, il vous appartient de choisir la suite et je sais que tout se passera bien.” Est-ce si sûr ?

 

Prix Goncourt 2019 pour ’Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon’, Jean-Paul Dubois est l’auteur d’une vingtaine de romans.

 

 

 

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