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La chronique littéraire de Frédéric Thiriez : "J'avais oublié la légèreté", d'Edwige Coupez.

Parue sur le site Le nouvel Économiste


Premier roman

Une mère confrontée à la fugue de sa fille adolescente




 

 

En toute subjectivité,

par Frédéric Thiriez





 

 












Léa, la quarantaine, divorcée, a deux filles, Gabrielle et Lola, mais aussi un nouveau compagnon, Simon. Ce samedi-là, les filles sont chez son ex. Pardon, elle préfère dire “le père de mes filles”. Elle peut enfin prendre du bon temps en compagnie de Simon. “J’ôte mon habit de mère, le suspends dans la penderie et redeviens femme jusqu’au vendredi suivant.” Mais à 20 heures, patatras ! La petite Lola, 12 ans, téléphone, affolée : Gabrielle est partie, elle a même laissé une lettre : “Bon désolé, mais je peux plus rester, je m’en vais… N’essayez pas de me trouver, c’est inutile, personne ne sait (sic) où j’irais (sic) et où je suis, je suis seule et j’en ai besoin donc pour une fois respecté (sic) mon choix”.

 

Gabrielle a 14 ans mais “en paraît 17. Elle est belle, elle est rebelle. Elle n’en fait qu’à sa tête. Elle fait sa forte tête. Elle a le cœur fragile, ouvert à l’inconnu. Elle dit bonjour à n’importe qui, surtout sur Instagram”. Sa mère se précipite au commissariat, où un agent recueille sa déposition, lui posant dix fois les mêmes questions, sans répondre à la seule qui la taraude : qu’allez-vous faire pour la retrouver ? “Ça ne sert à rien de

rester. On vous appellera demain matin.”

 

Le pire est à venir, avec le retour au domicile dans l’incertitude et cette interrogation déchirante : mais qu’ai- je fait de mal pour qu’elle fasse ça ? Elle se passe le film en arrière : Gabrielle bébé, Gabrielle à 5 ans, Gabrielle à 12 ans, à 14 ans… Et puis, “Il y a mille et une raisons de fuguer. Parce que tu ne t’entends plus avec tes parents. Parce que tu ne supportes plus d’obéir à leurs règles. Parce que tu en as marre de mettre la table, faire tes devoirs, te laver les dents, prendre ta douche, mettre tes chaussettes au sale. Parce que tu veux faire ce que tu veux quand tu veux… Parce que tu rêves d’aventure. Parce que tu veux vivre seule dans la forêt… Parce que tu trouves ta vie nulle… Parce que tu en as marre qu’ils s’inquiètent… Parce que tu ne sais plus comment faire pour qu’ils soient fiers de toi…”.

 

Le lendemain matin, la police lui annonce que la fugue de sa fille est requalifiée en disparition inquiétante. “Comme si la disparition d’un enfant pouvait être autre chose qu’inquiétant” se dit-elle. Mais à 13h43, Léa reçoit un SMS du père de Gabrielle : “Les flics ont localisé son téléphone. Ils savent où elle est”. Puis un message de Gabrielle elle-même : “Je vais bien. Je suis en sécurité. Je vais rentrer”. Elle avait passé la nuit dans les catacombes.


Le rôle d’une mère 

Mais Léa n’est pas pour autant délivrée de ses angoisses, ni Gabrielle de ses peurs. “Je veux me faire hospitaliser. J’ai besoin d’un break” dit-elle à sa mère, atterrée. C’est le début de plusieurs mois d’errance, pour la fille comme pour la mère. Consultation à l’hôpital, suivi par un pédopsychiatre, médicaments, hospitalisation dans l’unité pour adolescents en crise, centre médico-psychologique et, suprême honte, signalement à l’assistante sociale : “Je crie STOP. Je me sens lionne, les babines haineuses, prête à mordre… Je comprends que personne ne nous aidera, que nous devrons trouver seuls comment aider notre fille. Que je devrai trouver seule comment aider ma fille”.

 

Et elle s’y met, par petites touches. Emmener les deux filles faire des tours de manège à la Villette, inviter le petit ami de Gabrielle à la maison, lui faire visiter un lycée qui propose une “pédagogie alternative”, vingt élèves par classe, où elle accepte d’entrer l’année prochaine, un voyage en Italie de quinze jours, juste toutes les deux. Gabrielle va mieux, elle ne se fait plus vomir, ne se scarifie plus, elle a décidé d’arrêter progressivement les médicaments et travaille bien au lycée.

 

Ce premier roman de celle qui fut chroniqueuse à France Info nous fait partager les affres d’une mère face à son ado qu’elle ne reconnaît plus, et dresse le portrait d’une génération de jeunes en souffrance après le covid. On pressent que le roman comporte une part autobiographique. L’écriture est libérée, vive, rythmée. La dernière page, qui répond à la question “c’est quoi le rôle d’une mère ?” est brillante et particulièrement touchante.

 

 


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