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La chronique littéraire de Frédéric Thiriez : "Du même bois", de Marion Fayolle

Parue sur le site Le Nouvel Économiste


Comme un poème en prose

Tableau mélancolique d’un monde rural en voie de disparition

 



 



En toute subjectivité, par Frédéric Thiriez

 



Du même bois, de Marion Fayolle, Éditions Gallimard, 2024

 














Voici un roman qui tombe à pic en cette période de manifestations agricoles.

Marion Fayolle est dessinatrice et son premier roman en porte l’empreinte. Il ressemble à une série d’aquarelles.

                                          

Premier dessin : la ferme, qu’on imagine quelque part en Ardèche, “une bâtisse tout en longueur, une habitation d’un côté, une de l’autre, et au milieu une étable. Le côté gauche pour les jeunes, ceux qui reprennent la ferme, le droit pour les vieux. On travaille, on s’épuise, et un jour on glisse vers l’autre bout… Ici, on fait toute sa vie sous la même toiture, on naît dans le lit de gauche, on meurt dans celui de droite et entre-temps, on s’occupe des bêtes à l’étable”.

 

On y fait des enfants aussi : “Les enfants, les bébés, ils les appellent ‘les petitous’. Et c’est vrai qu’ils sont des petits touts. Qu’ils sont un peu de leur mère, un peu de leur père, un peu des arrière-grands-parents, un peu de ceux qui sont morts, il y a si longtemps”.

 

Les jeunes, les mères et leur mère

Il y a les mères, qui s’agacent de leur ressemblance avec leur propre mère : “La mère de la gamine mange en face de la mémé. Un tête-à-tête avec ses propres défauts, avec tout ce qu’elle refuse de devenir. Je te dis que ça ne te regarde pas, tu te mêles toujours de tout. Sa fille aussi lui dit ça. La mère s’énerve contre la mémé, lui en veut d’être pareille, d’être comme elle n’aimerait pas. Ce n’est plus avec sa mère, là, au bout de la table, qu’elle dîne, c’est avec ses propres tares, avec tout ce contre quoi elle lutte qu’elle partage la soupe”.

 

Il y a le beau-frère, qui est dérangé et auquel il a fallu donner une pièce pour lui seul, derrière la cuisine : “Il est malade, on ne sait pas trop de quoi. Pas fini, on dit”. Il ne parle pas, sauf à la poule faisane qu’il a adoptée.

 

Les jeunes de la ferme, eux, “rêvent de s’envoler avant l’hiver, d’échapper à la neige qui les emprisonne pendant des semaines, des mois, ils imaginent une vie à eux, qui ne serait pas celle des parents, qu’ils auraient réussi à inventer tout seuls. C’est l’adolescence, ça leur passera. Quand ils verront que ce n’est pas mieux ailleurs, ils reviendront, ils feront paysans”. Parmi les jeunes, une seule fille. “Ça ne l’empêche pas de tout faire comme les garçons, de grimper très haut dans les arbres, de faire des dérapages avec son vélo. Elle n’a pas peur de toucher les limaces, il lui arrive même de faire pipi debout”.

 

Les pleurs des bêtes et des hommes

Mais il y a surtout les bêtes, omniprésentes : “Dès l’enfance, ils ont appris à dormir avec l’odeur des bêtes, avec leurs meuglements, le bruit des chaînes quand elles se grattent, celui des corps lourds qui tombent pour se reposer, des jets d’urine sur les grilles, des bouses qui s’éclatent sur la dalle”. Le soir, quand les veaux vont rejoindre leur mère dans l’étable, toute la famille est là pour le spectacle : “Et voilà que les veaux s’élancent dans l’étable, glissent et s’étalent sur la dalle, se marchent dessus, foncent dans les allées, se trompent de mère. La tienne est là, elle t’attend, allez. Il faut lâcher le pis, encore quelques gorgées, ça s’empiffre, ça coule, ça se voit que c’est bon”.

 

Mais la mort, aussi. Quand le grand-père rend l’âme, le corbillard fait le tour de la propriété “pour que le pépé puisse saluer une dernière fois ses paysages… Ça serre le cœur. Même son chien, ça le fait pleurer, il court derrière la voiture noire… Ce chien qui chiale, ça fait trop d’émotion. Il ne va quand même pas le suivre comme ça jusqu’à l’église. On aurait dû l’attacher”.

 

L’oncle et la tante restent seuls, avec la mémé. Il est temps qu’ils prennent leur retraite. “Il y a des années déjà que leur dos, leurs épaules, leurs hanches les supplient d’arrêter. Mais vous croyez que c’est facile de voir partir les bêtes, d’avoir personne à qui confier sa ferme ?”. Pour autant, ils n’en veulent pas à leurs enfants, ils les comprennent. “N’empêche qu’il a chialé, l’oncle, quand il a fallu faire monter les bêtes dans le camion. Il a chialé parce que, même si ce n’est pas une vie, c’était toute la sienne”.

 

Voici un roman qui se lit presque comme un poème en prose, plein de délicatesse, l’humanité et de nostalgie.



 

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